Les petits bleus font leurs armes en Irak
Pascal Riche, Liberation
mardi 22 février 2005
Washington de notre correspondant
La peau rebondie d'une joue. Les blagues de potaches. Les timidités, les maladresses, les jeux et la peur. Par petites touches, Gunner Palace un documentaire choc, qui sort en salles le 4 mars aux Etats-Unis mais fait d'ores et déjà débat rappelle que ceux qui font la guerre sont des gens qui n'ont pas quitté l'enfance depuis très longtemps. Comme ils sont «déguisés» (casques, gilets pare-balles, armes), on oublie leur âge que nous rappellent les annonces nécrologiques dans la presse : Jeremy Allmon, Texas, 22 ans ; Richard Perez, Nevada, 19 ans...
Le réalisateur, Michael Tucker, américain de 38 ans vivant à Berlin, a planté sa caméra dans l'ancien palais du fils de Saddam Hussein, Uday, où une division d'artillerie, les Gunners, s'est installée. Ce sont des jeunes gens ordinaires, issus de petites villes de «l'Amérique oubliée», pris dans une guerre à laquelle ils n'étaient pas préparés. On les voit se baigner dans la piscine, danser, jouer à des jeux vidéo. On entend toujours le bruit de la guerre au loin. Beaucoup adorent la caméra : ils font les malins, rigolent et jurent : «Fucking motherfucker»... On retrouve l'ambiance de MASH d'Altman, le goût tenace du réel en plus. L'un porte un T-shirt «My ass stinks like shit» , l'autre, privé de bière depuis trois cents jours, improvise sur sa guitare électrique le No-Beer Blues.
Au début, on se demande où est la guerre, l'environnement de ce palais kitschissime est tellement surréel... Peu à peu, elle s'insinue, accompagnée de son absurdité. Le rire, la peur, le sentiment de vide se marient dans une drôle de mixture. Un soldat, imitant un présentateur télé, présente, avec emphase comique, un Humvee (4x4 de l'armée) renforcé par des plaques de tôle achetées à un ferrailleur irakien : «Une partie de notre budget de 87 milliards a été consacrée à la mise en place d'un blindage secondaire sur la peau fragile de notre Humvee. Ce qui freinera les balles de telle façon qu'elles resteront dans notre corps au lieu de le traverser...» Ses copains se roulent par terre de rire. Quelques-uns mourront après le tournage.
Gunner Palace n'est pas un pamphlet, genre qui fait florès aux Etats-Unis dans le sillage de Michael Moore. C'est juste un reportage honnête. Tucker a filmé pendant une période plutôt calme, quelques mois après la fin officielle des «opérations majeures». Les soldats du Gunner Palace patrouillent dans la ville chaotique, aident des Irakiens. Artilleurs, ils sont très mal formés à ce qu'on leur demande : «être à la fois policiers, aides-sociaux et politiciens», et on sent qu'ils ne savent pas trop quoi faire.
Côté décousu. Michael Tucker, fils d'un vétéran du Vietnam, ne cache pas qu'il s'opposait à la guerre en Irak, mais son film n'est pas une charge: «Je l'ai présenté devant des parterres très différents, parfois conservateurs, parfois libéraux. J'ai été félicité des deux côtés, car chacun y voit ce qu'il veut.» Les uns admirent de braves jeunes prêts au sacrifice. Les autres entendent un désarroi face à une guerre qui les dépasse. Cette impression d'absence de sens est au coeur du film, renforcée par son côté décousu. A un moment, un jeune soldat, Michael Commissio, s'exclame : «On dit qu'on protège le pays. En fait, non, on ne protège pas le pays, ici.» Il trouve ça moche, mais il est fier car il reviendra «vétéran» : «19 ans et j'ai déjà fait une guerre!»
Quelques Noirs chantent leur vie en rap : «J'ai noté que mon visage vieillissait si vite/Car j'ai vu plus de choses que vos quinquas moyens.» «Nos coeurs battent plus vite, nos estomacs se ratatinent/Pour vous c'est juste un show/Mais nous sommes dans ce film.» La plupart des soldats sont dépolitisés et sous-informés. «Le truc qui les intéresse, c'est la bière», dit crûment Tucker. Ils sont chargés de raids dans Badgad, pour trouver les Irakiens les plus recherchés du régime déchu. La caméra les suit dans leurs équipées nocturnes, la peur collée à leur visage, le doigt crispé sur la détente du fusil-mitrailleur. Dans leur regard, tous les Irakiens se transforment en menaces. Ils enfoncent des portes, tombent sur des gens effrayés, souvent des femmes... L'une d'elles lance, morte de peur : «I love you ! I love you!»
Malaise. En suivant ces jeunes Américains, on ne peut s'empêcher de penser à Lynndie England et aux tortionnaires de la prison d'Abu Ghraib. Ils ont le même âge, viennent des mêmes petites villes ennuyeuses, parlent de cul comme eux. A un moment du film, un soldat du renseignement militaire raconte comment il s'est amusé à faire peur à un Irakien arrêté : «Le type pleurait, ouin, ouin, et c'était un costaud, il devait bien peser 100 kilos.» Cette scène introduit un drôle de malaise. Mais Tucker refuse le parallèle : «Abu Ghraib, c'est un problème d'encadrement. Sans encadrement, n'importe quel jeune plongé dans une guerre, américain, français ou allemand, peut commettre des horreurs.»
Les Gunners sont presque tous attachants. Ils ne pensent rien de la recherche d'armes de destruction massive, de la démocratie, de Donald Rumsfeld ou du pétrole : juste à finir le boulot et à rentrer chez eux. Tucker n'a rien voulu montrer d'autre. Son tour de force, c'est d'avoir réalisé un film plein de nuances et de complexité, montrant la guerre de la façon la plus simple possible.
